En ce début d’automne plutôt angoissant pour les propriétaires de nos amis à sabots, j’ai eu le plaisir d’accueillir à l’ombre des grands oliviers du Domaine une dizaine de randonneurs équestres de l’Ecurie « Au P’tit Trot », basée à Bompas près de Perpignan. Ces cavaliers avaient pour objectif de relier le château d’Opoul à celui d’Aguilar, via l’un des rares passages dans l’imposante barre rocheuse des falaises de Vingrau. Le col du Traou del cavall, le bien nommé « Trou du cheval » jugé trop périlleux, William le responsable du groupe, a choisi l’ancienne traverse du Pas de l’Escale dont les vingt marches taillées dans la roche auraient donné son nom au village de Vingrau, viginti gradibus. Une halte réparatrice autour d’un verre du Domaine des Chênes devenait alors une étape évidente. Et cet agréable épisode convivial a, comme toujours, réveillé en moi quelques croustillants souvenirs.

Il y a une dizaine d’années, lors d’une visite avec mes étudiants de l’Agro dans le petit village de Correns en Provence, nous avons assisté à une démonstration de labour au cheval. Dans cette jolie vallée, la totalité du vignoble est conduite en bio et un jeune couple de vignerons possédant deux chevaux entretenaient les vieilles vignes. Après avoir brièvement expliqué la conduite du cheval, nos laboureurs ont invité les étudiants à s’essayer à l’ouvrage. Quelques téméraires ont voulu tenter l’aventure. Certains ont réussi à faire quelques mètres avant d’empaler une vénérable souche, d’autres nous ont surpris en traçant des arabesques que n’aurait pas reniées Picasso. Bref, un vrai massacre, labourer au cheval ne s’improvise pas. Quant à mon tour je me suis proposé pour faire un essai, j’ai croisé des sourires mi-moqueurs mi-indulgents. Pourtant, après que j’eus parcouru quelques mètres derrière la charrue, les jeunes se sont vite aperçus que leur prof savait labourer. Et oui, le cheval c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

Revenons une cinquantaine d’années en arrière, à ce moment-là nous avions encore un cheval sur le domaine et mon père m’avait initié au labour. Comme tous les débutants, il m’avait fallu quelques jours et quelques déconvenues avant de maîtriser la bête et la technique. A l’époque, dans notre région, le labour se faisait au passepartout. Pas celui de Fort Boyard non, il s’agit de l’instrument : l’unique charrue était fixée sur un axe qui épousait l’échine du cheval pour aller se fixer sur un collier derrière sa tête. Le cheval fonctionnait à la manière d’une semi-remorque et ce système articulé permettait un demi-tour en bout de rang dans d’étroites tournières. Le cheval virait à l’extrémité du rang et la charrue passait entre les deux derniers pieds de vigne. C’était la phase la plus délicate de la conduite. L’attelage avec des brancards aurait nécessité de larges tournières, ce qui ne correspondait pas au parcellaire local, petit et fortement imbriqué.

J’aimais bien labourer avec le cheval et mes jambes de seize ans suivaient sans encombre la vitesse imposée par le canasson. Un cheval ça marche vite, surtout le matin, et la pause était souvent la bienvenue pour la bête et son suiveur. Il y avait aussi le problème des gros cailloux, nombreux sur le terroir de Vingrau. Ils font sauter la charrue et renvoient la poignée et la main qui la tient contre les bras noueux des vieux ceps. A l’époque, comme les anciens, je protégeais le dos de ma main droite de quelques épaisseurs de sparadrap afin d’éviter de douloureuses écorchures.

Mais les inconvénients ne se limitaient pas à ces problèmes de pilotage. A raison de 4 ou 5 passages dans chaque rang le laboureur parcourait des distances considérables dans une même journée. Un soir d’été alors que je discutais avec Charles, Charlou pour les intimes, ce grand laboureur m’avait confié avoir calculé le nombre de kilomètres effectués au cul de son cheval tout le long de sa vie : 40000, le tour de la terre. Face à mon incrédulité, il avait refait le calcul pour moi : nombre d’hectares labourés par an, nombre de km par ha, et nombre d’années de travail, on dépassait les 40000 km. Inutile de préciser que Charlou n’avait pas un poil de gras au moment de prendre une retraite bien méritée.

Les chevaux que nous utilisions étaient solides et râblés, avec de petits sabots qui occasionnaient moins de dégâts dans les jeunes plantations. Certains avaient des mules ou des mulets qui faisaient merveille dans les fortes pentes. La journée commençait tôt, il fallait donner le fourrage au cheval une bonne heure avant le départ, surtout par temps froid pour qu’il ait le temps de digérer. Afin d’éviter cette corvée et gagner une bonne heure de sommeil, mon père avait imaginé un système automatique : un vieux réveil dont la manivelle de la sonnerie déclenchait, par le basculement d’un levier, la chute du fourrage dans la mangeoire. Il y avait ensuite la ration d’avoine, suffisamment mais sans trop pour que le cheval soit vif mais pas incontrôlable. Puis il fallait le harnacher, l’atteler à la jardinière, petite charrette légère sur laquelle on chargeait la charrue. Et c’était parti pour une bonne demi-heure de route jusqu’à la vigne. Parfois plus d’une heure pour aller jusqu’au Mas Farine ou au Mas de la Paule comme l’ami Louis. Ceux qui allaient vers Cabrils devaient emprunter le chemin muletier qui escaladait la montagne à travers pins et romarins pour redescendre au bord des gorges du Verdouble, notre pittoresque rivière chantée par Claude Nougaro. Ils accrochaient la charrue et le passepartout sur les flancs de leur cheval : une vraie expédition. Et puis c’était le retour, l’abreuvoir et un bouchon de paille. Au domaine nous avions un abreuvoir en marbre qui est toujours là. Mais il fallait pomper l’eau du puit manuellement, comme si la fatigue de la journée n’était pas suffisante.

L’apparition des petits fourgons, le Tube Citroën ou le Renault Goélette transformés en bétaillères, fût à l’époque une révolution. Plus besoin de faire dormir le cheval à la vigne dans l’un des innombrables casots, ces cabanons encore visibles aujourd’hui. Plus besoin de le couvrir d’une couverture pendant les pauses d’hiver, le cul face à la tramontane pour qu’il ne prenne pas froid. Le fourgon le protégeait.

Dans les années soixante, il y avait encore une centaine de chevaux dans le village, presque un par maison. Ils faisaient partie de la vie quotidienne et, à la fin de cette dernière, c’était encore l’un d’entre eux qui tirait le corbillard jusqu’au vieux cimetière.

Les chevaux c’était le clac-clac des sabots sur la route, les odeurs caractéristiques du fumier, du foin et surtout celle de la corne brulée lorsque Laurent le forgeron ajustait le fer rougit au sabot. En rentrant de l’école je m’arrêtais à distance respectable, surtout quand le cheval était un brin capricieux et gratifiait le vigneron de quelques ruades bien senties. Un vrai spectacle.

C’était une autre époque. Doit-on cultiver une certaine nostalgie et renier le progrès ? Certainement pas quand je vois mes jeunes collègues vignerons installés dans leurs confortables tracteurs avec clim et wifi. Ils n’ont pas connu le temps des galériens de la terre. Heureusement, il reste encore quelques irréductibles comme Robert, mon copain d’enfance de Latour de France, qui labourait il y a peu quelques vieilles vignes en coteaux sous les flashs des curieux ou du vigneron. Robert et ses courageux semblables sont là pour nous rappeler ces temps pas si lointains où les chevaux étaient le centre de toutes les attentions. Sans leur aide la viticulture dans les coteaux pentus aurait été impossible. Raison de plus pour nous rebeller contre ces agressions dont nos amis chevaux sont l’objet aujourd’hui.

- Alain Razungles