Éloge de l’enracinement : une vie entre Occitanie et Catalogne.

Tous les paysans sont attachés à leur terre. Comme les plantes qu'ils cultivent, cet enracinement rythme leur vie. Dans nos civilisations urbaines de déracinés, les agriculteurs constituent une exception archaïque, témoignage de ce monde agricole qui était encore le nôtre il y a moins d'un siècle. Comme beaucoup de mes contemporains, en pleine crise viticole de la décennie 70, mes parents m'ont encouragé à chercher pitance ailleurs. Pourtant durant mes vingt premières années d'existence passées dans mon pittoresque village des Corbières, Vingrau, j'avais vécu sous perfusion permanente de nature et de viticulture. C'est donc sans aucune hésitation que, le temps venu, j'ai entrepris des études d'agronomie. A l'issue de ces dernières, les vicissitudes de la vie m'ont amené à embrasser une carrière universitaire à l'Agro de Montpellier, école d'ingénieur reconnue pour sa spécialisation en viticulture-œnologie. Pour le méditerranoïde que je suis, ce furent quarante années heureuses, familialement et professionnellement, dans la belle cité occitane aux mœurs sudistes, et dans le viticole Languedoc si proche de la Catalogne. Cette proximité me permit de ne pas rompre le lien ombilical avec mon village natal. Il ne se passait guère plus de quinze jours sans que je ne revienne travailler mes chères vignes aux côtés de mes parents et de l'oncle Jo. Cet attachement viscéral à ce lieu était tel qu'à chaque départ pour Montpellier, dans les derniers lacets de la corniche qui surplombe le cirque de Vingrau, je me retournais le cœur pincé pour un dernier regard vers ces vignes et ces toits ocres, cernés par le dénuement sauvage des hautes Corbières. J'avais une pensée en tête : un jour je reviendrai.

Ainsi je repartais avec, dans mes valises, une partie de l'âme catalane et de ses traditions. Je suis le fruit de deux cultures, occitane par ma mère native de Latour de France (le seul nom de ce village témoigne de son attachement à la couronne de France) et catalane par mon père, issu d'une longue lignée de Razungles depuis le XVIIème siècle à Vingrau. Mon cœur balance entre ces deux origines mais mes amis et collègues de Haute Garonne, de l'Aude ou de l'Hérault m'ont toujours surnommé Le Catalan. Cette catalanité devait transpirer de tout mon être, depuis l'époque où, trois-quarts centre, je foulais les pelouses occitanes, les mollets décorés de ces chaussettes sang et or que portent tous les rugbymen catalans exilés. Ma chambre d'étudiant elle-même regorgeait de ces références catalanes : des disques de Lluis Llach ou de Jordi Barre, des posters de castells, d'Eus ou du Canigou. Pourtant les chansons de Marti, troubadour occitan contant l'épopée cathare ou les luttes viticoles, courraient aussi dans ma tête. J'étais sans le savoir un tenant du multiculturalisme, un cathare catalan.

Quarante années plus tard vint le jour où, fraîchement retraité, j'ai pu réaliser mon vieux rêve : revenir vivre sur la terre de mes ancêtres, dans ce petit village niché au pied de ses grandes falaises, sur les marches septentrionales de la Catalogne.

Même si le Languedoc et l'Occitanie recèlent une multitude de trésors paysagers, j'ai toujours été admiratif du département des Pyrénées Orientales, l'un des plus petits de France mais aussi, très certainement, l'un des plus riches pour la variété de ses paysages. Rares sont les lieux où il est possible de randonner la journée sur des sommets tutoyant les 3000m, et terminer le soir par une baignade délassante dans la mer. Cette dernière, omniprésente, nous offre une farandole de clichés depuis les falaises de Leucate jusqu'aux criques de Cerbère et de la Costa Brava, cette Riviera à l'accent rocailleux. Mais ici les paysages intermédiaires sont tout aussi beaux. Le massif des Albères rappelle la Corse avec son maquis et ses tours de guet. Plus à l'ouest, les forêts de demi montagne nous plongent dans une verdeur septentrionale. Celle de Boucheville fournissait, bien avant l'Acadie, les mâts des navires de La Royale. Enfin mes Corbières catalanes, au nord, pourrait être un prolongement la blanche Provence. Celle du Garlaban ou de la Sainte Victoire, avec ses garrigues et ses pinèdes entrecoupées de barres rocheuses calcaires. Un concentré de France sur un mouchoir de poche.

Et que dire, sur le plan viticole, de la mosaïque de terroirs nés du surgissement des Pyrénées ? Ils apportent une multitude de typicités à nos vins des vallées de l'Agly et du Verdouble. Cette juxtaposition géologique est rare comme en témoigne l'ouvrage « Vignobles et Géologie en Languedoc - Roussillon » que vient d'écrire mon ami géologue Jean-Claude Bousquet. La géologie et la topographie façonnent les paysages et cette diversité que nous contemplons ici leur est due.

C'est dans cet environnement odorant que j'ai grandi, imprégné de ces lieux dans lesquels mon père, chasseur fou de nature (oui ça existe), m'entraînait. Mais il était aussi vigneron et, gamin, il me faisait humer les cuvées familiales des terroirs de Latour et de Vingrau dans lesquelles je percevais déjà les différentes complexités aromatiques des schistes et des calcaires. Dès mes cinq ans, quand il m'emmenait dans les vignes, je courrais à perdre haleine entre ces ceps dont certains ont aujourd'hui mon âge. Inutile de vous décrire l'attachement que je leur porte. Quand je vinifie leurs raisins, c'est tout un jus de souvenirs qui s'écoule de mon pressoir. Certains diront que les vins sont l'expression du vigneron. C'est un euphémisme sur lequel je ne m'aventurerai pas. Mais peut-être devinerez-vous que mes vins ont quelque chose d'authentique ? Je cultive de l'authentique comme aurait dit Jean de Florette dans la célèbre pellicule éponyme.

 

A la bonne vôtre !

Alain