To bio or not to bio ?
Il m'arrive parfois de me poser certaines questions tout en sachant déjà la réponse que je leur donnerai. Pourtant, en ces temps tourmentés où, pour des raisons différentes, les ventes de vins miment celles de nos carburants, une question me taraude : pourquoi es-tu passé en bio ?
Aujourd'hui, le vin souffre de la déconstruction d'une histoire, faite de traditions culinaires autant que culturelles, mais aussi d'une désaffection, surtout par les jeunes générations qui volent vers d'autres paradis financièrement plus accessibles, mais à l'impact sanitaire et sociétal bien plus négatif. Côté carburants, la baisse forcée de la consommation de l'essence et du gas-oil est évidemment liée à leurs prix qui atteignent des sommets. Sont-ils les victimes de la folie des hommes qui s'écharpent dans des guerres inutiles, ou bien de stratégies savamment orchestrées par des biens pensants qui nous orientent à marche forcée vers une voiture électrique asiatique pas si verte que ça ? Ce après avoir encouragé la destruction de nos véhicules thermiques encore en bon état de marche. Je vous laisse libre de votre réflexion à ce sujet.
Vous allez dire que je me disperse alors que je souhaitais vous parler du Bio en viticulture. Dispersion ? Pas autant qu'on pourrait le croire car, quelque part, la production en agriculture biologique requiert une dépense d'énergie et donc de carburant plus importante que l'agriculture classique. La conduite du vignoble en agriculture biologique nécessite une fréquence de passage des tracteurs plus importante. En l'absence de désherbants chimiques, deux labours annuels sont nécessaires pour maîtriser les mauvaises herbes. Or le travail du sol est énergivore donc, aujourd'hui, très coûteux. De même, les produits de traitement autorisés en bio ne sont pas pénétrants et ont une action moins rémanente que ceux utilisés en conventionnel. Il faut multiplier la fréquence des passages. Ce simple constat, connu depuis des lustres, aurait dû me refroidir lors de mon engagement vertueux vers une agriculture douce. Heureusement, dans notre situation climatique qui voit se succéder canicules à répétition et sécheresses extrêmes, je ne pense pas avoir chatouillé mon tracteur plus que mes confrères en agriculture conventionnelle. Mais cette sécheresse, alliée précieuse en matière de labours ou de traitements, s'avère pénalisante lorsqu'il s'agit des amendements. En bio seuls les engrais organiques sont autorisés. Bien plus chers que les engrais minéraux, qualifiés de « chimiques » et utilisés en agriculture conventionnelle. Ces engrais organiques ne sont pas assimilés par la plante en tant que tels. En effet, les racines n'absorbent les engrais que sous une forme minérale, et les engrais organiques ont besoin d'être solubilisés pour être transformés par des microorganismes en engrais minéraux, avant d'être consommés par la vigne. Sans eau dans la terre cette transformation est fortement compromise et les vignes ne sont plus alimentées. En période de longue sécheresse l'utilisation d'engrais organiques constitue une désastreuse hérésie.
Dans le chai aussi, la pratique du bio s'avère plus restrictive. Le SO2 ou anhydride sulfureux, cet antioxydant allié précieux des œnologues, ne peut être utilisé qu'en faibles doses. Des produits œnologiques, dont certains adjuvants clarifiants, sont interdits. Seuls des additifs spécifiques peuvent être autorisés et ils doivent être de provenance bio. C'est le cas de l'alcool qui me sert à muter mes vins doux, il est plus cher que l'alcool classique car il doit provenir de vins bio.
Toutes ces contraintes ont une conséquence : les vins bios sont plus chers à produire que les traditionnels (+20 à 30%). Pourtant je me suis toujours refusé à augmenter les prix de mes cuvées en passant en agriculture biologique. C'est peut-être un tort. En fait ma logique de production répond plus à une éthique personnelle qu'à une démarche d'opportunisme mercantile.
Bien que ma conversion officielle au Bio ne remonte qu'à une dizaine d'année, mais cela fait près de cinquante ans que je milite en faveur d'une agriculture respectueuse de l'environnement. Dans les années 70 déjà, je refusais d'utiliser les pesticides permettant d'éradiquer l'eudémis, jugeant la pression de ce parasite peu importante pour mon vignoble de coteaux. Ce n'est donc pas aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle de viticulture verte et vertueuse que je vais changer mon fusil d'épaule. Malgré la pression économique ambiante, la sagesse m'empêche de changer de cap. Les coccinelles, sauterelles, lièvres et autres mésanges qui se plaisent dans mes vignes peuvent encore dormir sur leurs deux oreilles.
A la bonne vôtre,
Alain














