" L'Enfer après le Paradis." 

Il est difficile d’imaginer un passage entre ces deux localisations dans cette chronologie.

Les jugements divins étant rarement erronés, on voit mal Dieu lui-même, s’apercevant de sa méprise, réorienter l’âme d’un mécréant vers les flammes après lui avoir laissé goûter aux douceurs paradisiaques.

Pourtant c’est bien à cette succession de situations que sont confrontés aujourd’hui nos tailleurs dans les vignes du Domaine des Chênes.

En effet, la taille de la vigne a commencé début décembre et ce dernier mois de l’année 2018 fut particulièrement clément, avec des températures quotidiennes dépassant les 17 degrés. Toutefois décembre, bien que très agréable, n’a pas été aussi idyllique que ça. Les pluies de cette fin d’année qui ont terriblement frappé nos amis audois, ont favorisé la présence désagréable de nuées de moustiques, mourant par dizaines sous les claques des tailleurs agressés. On en venait même à espérer le vent pour nous débarrasser de ces micro-vampires kamikazes. Nous l’avons tant espéré qu’il a fini par arriver. Et quel vent : une Tramontane à cent à l’heure, celle qui rend fou, qui traumatise à vie le touriste tractant sa caravane entre Narbonne et Perpignan ou le rugbyman buteur s’apprêtant à envoyer l’ovale entre les perches.

Bref, cette Tramontane, qu’on appelle dans l’Aude le Cers (je n’ai jamais compris pourquoi ce vent changeait de nom en franchissant les 10 km de garrigues qui nous séparent du village voisin de Tuchan. Peut-être une vieille histoire sémantique entre catalans et occitans ?) cette tramontane donc s’est mise à souffler avec une force à décorner un bœuf. Un catalan aurait dit : « a destetar un lluert », expression tout aussi imagée mais bien plus savoureuse quand on sait qu’un bébé lluert (surnom donné au gros lézard vert de nos vignes) n’a encore jamais été aperçu en train de téter sa mère et, a fortiori, se faire décrocher d’un hypothétique téton par un vent violent…

Ici pourtant, on a appris à vivre avec la Tramontane. Cheveux courts ou attachés, casquette ou bonnet vissé entre les deux oreilles, on sait l’affronter. Mais une Tramontane avec une température flirtant avec zéro degré inflige une toute autre morsure. Surtout quand le travail se déroule dans une quasi immobilité. Or la taille est un travail méticuleux, ponctué de réflexion, obligeant à un rythme lent, surtout quand on taille les vieux gobelets. Et cette activité bien que physique ne permet pas de se réchauffer.

Dans le cirque de Vingrau, les premières heures de la matinée s’éternisent avant que le soleil pointe son nez au-dessus des falaises vers 10 ou 11h et vienne vous apporter un minimum de réconfort thermique. Je sais, mes collègues bourguignons, champenois ou alsaciens souriront à cette évocation climatique car leurs températures peuvent descendre bien plus bas et ils ont perdu la couleur du soleil en ce début d’année.  Mais ils n’ont pas cette sacrée Tramontane qui fait naître les larmes et vous brouille la vue, qui vous donne une grande bourrade dans le dos au moment ou vous vous apprêtez à porter le coup de sécateur idéal. L’expression de nos présentatrices météo : « froid ressenti à cause du vent » n’est pas un vain mot en Roussillon.

Même si je voue un vrai culte à la Tramontane, notre meilleure alliée estivale contre les maladies, je souhaite, en cette période de vœux, qu’elle laisse quelques jours de répit à Virginie, Dominique, Patrick et Pierre, les tailleurs du Domaine qui résistent courageusement à ses assauts depuis de trop longues semaines.

Heureusement, comme pour se faire pardonner, la Tramontane favorise la pureté de l’air et, tous les soirs, nous offre de fabuleux couchés de soleil sur les Pyrénées ou les Corbières. Je vous les laisse admirer sur les photos ci-dessus.

Bonne année à tous !

- Alain Razungles